Laurent Millet
Naissance d' un monde

      Nul doute, les cabanes de Laurent Millet sont des constructions. A plus d' un titre elles relèvent de cette faculté de produire un tout par une succession d' actes séparés.
D' abord, les éléments trouvés au hasard de ses rencontres sont assemblés avec des clous et des fils de fer, les uns après les autres ; chaque fois un nouveau but est fixé à son action, qui contribue à l' édification de quelque chose dont le sens et la fin dépassent non seulement chacun de ces actes mais leur somme même : quelque chose apparaît qui est irréductible à une somme d' actes déterminés. Ce peut être un avion, ou une cabane, une finalité technique ou esthétique, la fin de l'œuvre est irréductible aux moyens.
Mais une autre construction ici, avec d' autres outils, se superpose à la première; c' est la composition d' un espace qui emprunte ses paysages au monde : une cabane, un lieu choisi au bout de la terre, un horizon où se rejoignent un ciel et une terre qui donne sa profondeur et sa respiration à l' espace réinventé.
Car il ne s' agit plus ici d' une construction dans le monde, mais de la construction d' un monde, par soustraction de l' espace (par le cadrage) et par abstraction du temps (par impression sur plaque et développement différé sur papier). Ainsi l' artiste construit son monde à partir du monde, c' est ce que l' on appelle une




 

composition plastique, une construction sans clou
ni ficelle, qui tient par ses seuls rapports. Mais tandis que ces reconstructions successives, chez d'autres artistes, se font le plus souvent oublier, Laurent Millet les marque par des procédures qui laissent des traces : étranges constructions instables et inutiles, improbables sur ces grèves battues par le vent et les vagues, cadrages également à la chambre, juxtaposés en panoramique sur un même tirage*, tout semble fait pour souligner la fabrication et l'artifice et pourtant tout semble vrai.
C'est ce qui fait finalement que toute construction a un sens qui dépasse plus ou moins la somme de ses opérations, que toute production par actes séparés répond au mouvement continu d'une pensée agissant au dehors pour accroître autour d'elle son ordre intérieur — un ordre qu'elle exprime en se réalisant dans le monde des êtres et des nombres. Comme chacun de nos membres
répond à une même et continuelle nécessité, comme chaque branche de l'arbre prend son origine d'un unique et imprévisible dessein, toute construction est en même temps croissance, traduction par actions discontinues d'une poussée continuelle en nous de la pensée.
             Stéphane Gruet (Extraits)