Daniela Maestrelli

 

 Mais quelque chose de "blanc" qu’à lettres grecques il me présenta, irrévocable, le rêve connaisseur, me reste attaché habillé, à la table de travail.
Pier Paolo Pasolini Les beaux drapeaux, 1961

Avec une aquarelle exécutée vers 1525, Albrecht Dürer confit à l’art occidental la première représentation d’une image onirique autobiographique et donc profondément intime : « souvent je vois un grand art pendant mon dormir » écrit-il « mais éveillé je ne peux me le rappeler. Dès que je me réveille ma mémoire oublie".

Le bruit de l’obturateur qui se ferme, marque le retour à une dimension privée, beaucoup plus rassurante, que nous avons permis de violer par curiosité et ( annotation personnelle) pour une incontestable composante d’exhibitionnisme. Pendant toute la durée du sommeil nous avons été "veillés" par un appareil photographique que nous, "consentants et conscients de l’action à laquelle nous étions invités à participer" (Susan Sontag, 1973), avons activé avant d’éteindre la lumière.
Nous avons été choisis, par ce que, professionnellement, nous nous occupons d’art, de littérature et nous "habitons" donc un territoire qui depuis toujours accueille des enquêtes d’auteur sur le rêve, comme si la pratique acquise pendant les heures de veille savait rendre plus fertile notre activité onirique. Je ne me souviens pas si et quel "grand art" a produit mon sommeil, il y a un an, après que Daniela Maestrelli vint à positionner son appareil photographique chez moi, mais certes je suis anxieuse, aujourd'hui de comprendre quelles sensations affleureront en voyant des inconnus ouvrir une boite qui, d’une certaine façon, me contient; une boite blanche et seulement apparemment (étant un instrument de voyeurisme) candide comme les draps, un succédané du lit comme de la chambre entière, un objet que (peut-être trop facilement) l’on nommerait chambre claire


  

De toute façon, au-delà du renvoi à Barthes et de l’enquête évidente mais certainement pas inédite autour de la relation complexe entre temporalité et photographie, il y a un autre motif qui induit à définir le rêve d’un travail photographique par constitution, malgré qu’il aboutit à un tirage digital et trouve son origine dans la tradition picturale et, en particulier, dans une peinture de José de Rivera de 1639 appelée le Rêve de Jacob, dans laquelle la toile, sans céder d’espace à des représentations oniriques, est occupée presque exclusivement par la figure de saint endormi.
Le rêve, comme activité psychique, ne peut devenir en aucune façon une référence photographique ; il peut tout au plus, comme dans le cas présent, se servir transitivement de la matérialité, corps duquel il est produit, pour réussir à se manifester à l’imagination du spectateur sans altérer la nature de la photographie. Du reste, il est tout aussi vrai que la photographie, justement comme indice d’un réel et pas du réel en absolu, se prête bien à être chargée de valeurs "autres", à évoquer une réalité interne libre de tout rapport de similitude avec la réalité apparente. Dans le travail de Daniela Maestrelli, les images oniriques cachées par les traces du corps de celui qui rêve, fonctionnent alors comme une sorte de hors champs. Comme Philippe Dubois a théorisé, "ce que la photographie ne montre pas, est aussi important que ce qu’elle fait voir. Plus exactement, il y a une "relation" donnée comme inévitable, existentielle, irrésistible de l’extérieur à l’intérieur, qui fait que chaque photographie se lit comme porteuse d’une "présence virtuelle", comme liée consubstantiellement à quelque chose qui n’est pas là, sous nos yeux. (1983).
Au spectateur donc, il ne reste maintenant qu’à abaisser toute résistance, pour obéir "à ce mécanisme qui permet de passer du pouvoir visuel au pouvoir visionnaire" (André Breton, 1938).
Laura Manione, 4 0ctobre 2002
Traduit par Florence Martinellaa